mercredi 6 mai 2020

Mensonges !

Toutes les images mentent, et celles du XVIIIe siècle autant que les autres, et pourtant sans Photoshop ni réseaux sociaux pourvoyeurs de fake news !
Prenons par exemple cette toile, peinte (après 1760) par Etienne Jeaurat (1699-1789) - en fait il s'agit ici d'une copie anonyme passée en salle des ventes à Londres en 1986. Elle est intitulée "La police des mœurs procède à la fermeture d'un bordel". 
 
 
 
 
On y voit à gauche un magistrat ainsi que des soldats arrêtant deux filles ; sur la droite, d’autres soldats contenant la foule des femmes du marché (circulez, y’a rien à voir), trop curieuses ou même solidaires des malheureuses prostituées, qui vivaient en symbiose avec la population du quartier. Malgré une certaine brutalité, la scène est d’abord morale…
Ainsi qu’il arrivait souvent à l’époque, cette toile a été reprise ultérieurement par le célèbre graveur français Claude Duflos (1665-1727), très fidèlement mais avec un nouveau titre : "Enlèvement de police". Jusque-là, pas de mensonge. C’est ensuite que ça se corse. Car cette gravure est complétée en pied par un poème qui raconte une toute autre histoire que celle proposée par le titre de la toile d’origine :

"Enlèvement de police
Quel affligeant objet ! Les grâces désolées
Au plus cruel affront se sont immolées,
Pleurez, Amours, et dans ce triste état,
Hâtez-vous de fléchir ce grave magistrat !
Mais non, quoi qu’il ne soit ni cruel ni farouche,
Vos larmes, vous soupirs, ne l’attendrissent pas,
Il sçait (sait) à quels dangers exposent vos appas,
Et le bien du public est tout ce qui le touche"

 
 
Sous cet éclairage, la lecture de l’image devient différente : il s’agit d’une brutale arrestation policière. À droite, des soldats contiennent sans ménagements la foule des femmes du marché, qui cette fois semble protester contre l’arbitraire du pouvoir. À gauche se tient le magistrat, bouffi et "raide comme la justice", désignant la coupable d’un doigt vengeur. Une jeune femme est entraînée par des soldats, tandis qu’une autre se désole. Un chien, perfidement, lève la patte, deux autres se flairent : pendant que des vies basculent, d’autres vies continuent dans l’indifférence. Et l’avant dernier vers du poème en dit long sur ce qui attend la jolie femme dans les prisons du roi de France…

De ces deux histoires, laquelle est la bonne ? Le peintre Etienne Jeaurat a-t-il réellement voulu peindre une scène morale, ou bien représenter l'arbitraire sous couvert d'une intervention "vertueuse" de la Justice ? Ou bien, comme le dit le poème sous la gravure, assiste-t-on à une scène où la vertu est outragée du fait de la stupide raideur d'un juge ? Mystère...

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